l y a quelques semaines, notre Question Corporate explorait la destruction créatrice et son rôle dans la vitalité du capitalisme. Pour approfondir le sujet, il convient de s’intéresser à ce qui précède toute innovation, ce qui la rend possible ou, au contraire, l’étouffe avant même qu’elle ne prenne forme : les institutions.
Ce terme, souvent perçu comme abstrait, est pourtant la variable la plus concrète de la croissance moderne. Il désigne les règles du jeu — explicites ou implicites — qui structurent la vie économique : droits de propriété, concurrence, simplicité administrative, rapidité décisionnelle, confiance dans les règles, prévisibilité fiscale, stabilité du cadre.
Or, derrière chaque écosystème innovant, on retrouve ces éléments. Et derrière chaque stagnation durable, on constate leur absence.
Dans un pays comme la France, où les débats publics s’enflamment volontiers autour de chiffres budgétaires ou de dispositifs techniques, on oublie parfois que le véritable moteur de l’innovation n’est ni un crédit d’impôt, ni une agence publique, ni même un investissement massif… mais la qualité des institutions qui entourent les entreprises. C’est là que se joue leur capacité à oser, à investir, à pivoter, à embaucher, à tenter.
Le cadre institutionnel comme matrice de l’activité innovante
Lorsqu’on examine les disparités d’innovation entre économies comparables, on constate rapidement que les facteurs traditionnels (niveau de R&D, abondance de capital-risque ou densité d’ingénieurs) n’expliquent que partiellement les trajectoires divergentes. Ce qui opère en profondeur, de manière cumulative et souvent invisible, ce sont les institutions qui façonnent l’ensemble des incitations auxquelles les entreprises répondent, une idée que l’on doit principalement à Douglass North, prix Nobel d’économie, pour qui les institutions définissent « les règles du jeu » et orientent les comportements économiques.
Elles déterminent la manière dont un acteur peut protéger une idée, attirer des talents, sécuriser un investissement ou contester une position dominante. Elles encadrent les risques juridiques, orientent les choix d’allocation du capital et conditionnent le degré d’anticipation stratégique possible. Une institution robuste ne garantit pas l’innovation, mais elle en constitue la condition nécessaire.
L’innovation ne résulte alors plus d’une intention isolée, mais d’une architecture collective où l’ensemble du système, qu’il soit public, privé, administratif ou réglementaire, converge pour offrir un environnement lisible, intelligible et favorable aux initiatives. Cette vision systémique rappelle que la qualité du cadre importe autant que la qualité des acteurs qui s’y engagent.

Schéma 1 – Les institutions comme système d’incitations
La concurrence comme révélateur et accélérateur du progrès
Parmi les institutions essentielles à l’innovation, la concurrence occupe une place centrale. Ce lien entre concurrence et innovation est solidement établi par l’économie industrielle contemporaine, en particulier à travers les travaux des prix Nobel Jean Tirole, Aghion et Howitt sur la croissance endogène, pour qui un niveau suffisant de compétition incite les entreprises à investir dans l’amélioration continue de leurs produits et de leurs processus.
Là où la concurrence est suffisamment ouverte pour autoriser l’entrée de nouveaux acteurs, les entreprises établies doivent continuellement ajuster leur position, réévaluer leurs choix et renouveler leurs offres.
À l’inverse, l’absence de pression concurrentielle génère une inertie structurelle : les ressources se figent, les organisations se rigidifient et la performance devient indépendante de l’effort. La rente, telle que théorisée par Mancur Olson, agit comme un mécanisme de capture institutionnelle qui neutralise progressivement la capacité d’un système à se transformer.
L’innovation procède ainsi d’un écosystème où les acteurs savent que leur avance peut être remise en question, et où cette incertitude, loin d’être un handicap, devient un moteur d’investissement et de transformation.

Schéma 2 – Courbe en cloche de la concurrence et de l’innovation
La simplicité comme ressource économique à part entière
Un autre déterminant, souvent négligé, réside dans la capacité d’un système institutionnel à réduire les frictions administratives qui accompagnent toute démarche d’innovation. De nombreux travaux issus de l’économie des organisations, notamment ceux d’Oliver Williamson sur les coûts de transaction, montrent que la complexité administrative constitue un coût économique à part entière, qui pèse sur la capacité des entreprises à initier ou déployer des innovations.
La simplicité, entendue comme la clarté des démarches, la rapidité des arbitrages et la cohérence des règles, agit alors comme une véritable ressource économique, permettant aux organisations d’allouer davantage de temps et d’énergie à la création plutôt qu’à la gestion de contraintes périphériques.
Dans les écosystèmes innovants, cette simplicité gagne également les entreprises, où les processus décisionnels sont adaptés pour favoriser l’expérimentation, limiter les niveaux de validation et rendre possible l’exécution rapide d’idées prometteuses.

Schéma 3 — Le coût de la complexité administrative
L’innovation comme produit d’un système et non d’un acteur
Ce que montre la littérature économique contemporaine, notamment les analyses institutionnalistes de Acemoglu et Robinson, qui distinguent les institutions inclusives (favorables à l’innovation) des institutions extractives (favorables aux rentes), c’est que l’innovation n’apparaît véritablement que lorsque l’ensemble des institutions converge pour réduire l’incertitude et stabiliser les anticipations.
On innove davantage dans les environnements où les règles sont stables, où la justice économique est prévisible, où l’accès au marché est réel, où la circulation des talents est fluide et où les engagements publics sont cohérents dans le temps.
L’échec innovant, à l’inverse, est rarement imputable à un déficit d’idées ou à un manque de compétences : il relève le plus souvent d’une fragmentation institutionnelle qui génère des coûts invisibles, décourage les prises d’initiative et impose une rationalité défensive plutôt qu’exploratoire.
Ainsi, les institutions ne dictent pas l’innovation, mais elles organisent les conditions de possibilité du progrès. Elles transforment une intention en stratégie, une stratégie en décision, une décision en projet, un projet en réussite ou en échec fécond.

L’innovation comme architecture collective
L’innovation apparaît moins comme une impulsion spontanée que comme le résultat d’un ensemble d’équilibres institutionnels patiemment construits. Les économies et les entreprises qui innovent durablement sont celles qui ont su établir un cadre suffisamment stable pour sécuriser les investissements, suffisamment ouvert pour encourager la concurrence, suffisamment simple pour permettre l’action et suffisamment cohérent pour donner confiance dans la durée.
La qualité institutionnelle ne remplace ni la vision des dirigeants, ni l’audace des entrepreneurs, ni le talent des équipes ; elle répartit néanmoins ces qualités dans un environnement qui augmente leur probabilité de succès. Elle n’est ni un supplément, ni un décorum, mais la condition structurelle dans laquelle l’innovation cesse d’être un pari isolé pour devenir une dynamique continue.
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