Dans notre Question Corporate du 7 avril 2026 consacrée au projet d’introduction en bourse de SpaceX, nous constations que 2026 pourrait devenir « l’année du retour des giga-IPO ». La réalité dépasse désormais nos prévisions : à quelques semaines d’intervalle, ce ne sont pas une, mais potentiellement trois opérations hors normes qui s’apprêtent à converger vers Wall Street. Mais le marché aura-t-il les moyens de toutes les financer ?
Le coup d’envoi sera donné le 12 juin avec l’introduction de SpaceX, qui viserait une levée d’environ 80 milliards de dollars pour une valorisation pouvant approcher les 1.750 milliards. Mais le plus spectaculaire reste peut-être à venir : les deux champions américains de l’intelligence artificielle, Anthropic et OpenAI, préparent eux aussi leur cotation. Anthropic vient d’ailleurs de prendre les devants en déposant de façon confidentielle son projet de prospectus auprès du régulateur américain (SEC).
Près de 300 milliards à lever en quelques mois
Les ordres de grandeur repris dans Les Echos du 21 mai 2026 donnent le vertige :
Mises bout à bout, ces opérations représenteraient près de 300 milliards de dollars d’argent frais à drainer sur les marchés primaires en l’espace de quelques mois. L’engouement des investisseurs a beau paraître sans limite, l’épargne réellement mobilisable, elle, a une limite. Lorsque trop d’émetteurs se pressent au même moment, ce n’est plus seulement la solidité des dossiers qui départage : c’est l’ordre dans lequel ils se présentent.
La « Prime » au premier entrant
La mécanique est implacable : sur un marché dont la liquidité n’est pas extensible à l’infini, celui qui se cote en premier capte l’épargne disponible aux meilleures conditions de valorisation. Ceux qui suivent se partagent ce qu’il reste, à des prix nécessairement moins flatteurs.
L’histoire boursière l’a maintes fois illustré. Introduite à la fin des années 1990, peu avant l’éclatement de la bulle internet, Amazon a vu son cours s’effondrer ; mais le capital levé au bon moment lui a donné les munitions pour traverser la tempête, là où nombre de ses rivaux, restés à l’écart de la cote, n’y ont pas survécu.
Pour OpenAI comme pour Anthropic, l’enjeu dépasse donc la simple question d’image : il devient quasi existentiel. Les tours de table privés, aussi colossaux soient-ils, atteignent leurs limites face à des besoins de financement abyssaux — puissance de calcul, recherche, infrastructures. Le calendrier de l’introduction n’est plus un point de logistique : c’est une décision stratégique de tout premier ordre.
Jusqu’où ira l’engouement pour ces méga-opérations ?
Ces dossiers n’en restent pas moins atypiques : des sociétés encore déficitaires, mais affichant des trajectoires de croissance jamais observées à cette échelle. Anthropic dit viser un bond de 9 à 30 milliards de dollars de revenus récurrents annuels en l’espace d’un an ; OpenAI aurait déjà franchi les 25 milliards. Rarement des entreprises aussi peu rentables auront cherché à lever autant.
La première opération à se lancer jouera donc un rôle de baromètre grandeur nature : elle dira, en conditions réelles, jusqu’où les investisseurs sont prêts à suivre. Et gare aux effets de bord : les valeurs technologiques déjà cotées — l’édition logicielle, chahutée depuis le début de l’année, comme les semi-conducteurs — pourraient faire les frais de cet effet d’éviction, les capitaux se redéployant vers les nouvelles vedettes.
Une vieille leçon, à mille milliards près
Au fond, cet emballement rappelle une vérité aussi ancienne que la Bourse elle-même, et que nous ne cessons de rappeler à nos émetteurs, quelle que soit leur taille : la fenêtre de tir n’est jamais infinie, et le plus séduisant des equity story ne remplacera jamais une préparation irréprochable ni un sens aigu du timing. Que l’opération pèse cinq millions ou 1.750 milliards, la règle ne varie pas.
Dans cette course inédite, le vainqueur ne sera pas forcément le plus gros, ni même le plus prometteur — mais celui qui aura su se présenter au bon moment
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